mercredi 6 juin 2018

Prisonnier des Cythriennes (7)


Deux gardiennes inconnues m’extirpent de ma cellule, m’entraînent dans la cour, m’enfournent sans ménagement dans une voiture dont elles viennent occuper la banquette arrière avec moi. Une de chaque côté.
On s’engage dans la direction opposée à celle qui mène au stade. Les maisons y sont beaucoup plus cossues que de l’autre côté, nichées au cœur de jardins somptueux. C’est dans l’allée d’un véritable petit château qu’on finit par s’engager. Jusqu’au pied d’un perron monumental en haut duquel mes gardiennes me remettent entre les mains d’une assujettie, nue elle aussi, qui m’accompagne à l’intérieur, me fait entrer dans une salle immense dont les grandes baies vitrées donnent sur un parc orné de massifs soigneusement taillés, d’arbres majestueux, de bassins dont les jets d’eau s’élèvent très haut dans les airs.
Assise derrière un bureau, tout de blanc vêtue, une femme écrit. Elle ne lève pas la tête, continue imperturbablement à écrire. On attend. Un quart d’heure. Une demi-heure. Une heure. Je toussote. Je me dandine d’un pied sur l’autre. Elle m’ignore superbement. Elle nous ignore superbement.
Et puis, d’un coup.
– Qu’est-ce que tu veux ?
L’assujettie me pousse du coude.
– C’est à toi qu’elle parle. Réponds !
– Mais rien. Je sais pas. On m’a amené là. On m’a rien dit.
Elle hausse furieusement les épaules.
– Emmène ce crétin, Guizwa. Occupe-toi de lui.
Guizwa me fait signe de la suivre.
– Viens ! Par ici ! Viens !
Une minuscule petite pièce au fin fond d’un couloir.
– On sera tranquilles là. Il vient jamais personne. Mais assieds-toi ! Reste pas planté comme ça. Bon, ben voilà ! Tu viens de faire la connaissance de Jartège. Ça surprend, hein ?
– Oui et non. Je m’attends toujours un peu à tout, moi, ici.
– C’est un air qu’elle se donne comme ça. Pour impressionner. Prendre le dessus. Surtout que c’était la première fois qu’elle te voyait. Mais c’est quelqu’un de très humain en réalité. Ce que t’auras l’occasion de constater par toi-même. Si on te garde, évidemment… Si tu fais l’affaire…
– Je comprends pas grand-chose. On me veut quoi au juste ?
– Bon… Alors que je t’explique ! Ici, c’est chez Korka, l’une des dirigeantes les plus haut placées de l’amillon trois. Jartège, c’est quelque chose comme son intendante. À elle de gérer pour que tout se passe au mieux. Sur tous les plans. Quant à moi, je suis, pour ainsi dire, la chef des assujettis. Quatorze en tout. Que des femmes. Pour le moment. Mon rôle consiste essentiellement à répartir les tâches entre elles. Ménage. Cuisine. Service à table. Entretien des extérieurs. Etc. Il y a beaucoup à faire. Je dois veiller à ce que le travail soit correctement effectué, dans les délais, et à apaiser les tensions qui ne manquent pas de surgir, pour un oui ou un non, entre les unes et les autres. Il ne peut pas être autrement : des femmes confinées entre elles, à longueur de temps, sans jamais l’ombre d’un homme à l’horizon, comment tu veux qu’elles soient pas à cran ? Qu’elles ne deviennent pas querelleuses et aigries ? Pour Jartège, il y a pas trente-six mille solutions : il faut qu’elles aillent de temps à autre au mâle. Mais pas dans n’importe quelles conditions. Ce doit être perçu comme une récompense. À laquelle elles vont aspirer de tout leur être. Qui va créer entre elles une saine émulation dont leur travail ne manquera pas de se ressentir. Korka, après s’être longtemps fait tirer l’oreille, a fini par donner son accord pour qu’on fasse venir un assujetti mâle. Un seul, pour commencer. Si l’expérience s’avère concluante, il sera toujours temps de s’en procurer d’autres. Le choix, pour toutes sortes de raisons, s’est porté sur toi. Il ne te reste plus qu’à te montrer à la hauteur. À faire tout ton possible pour qu’on te garde. Dans ton intérêt. Parce qu’être SIB, ça n’a qu’un temps. Il y a un après. Et l’après, à toi de voir : ou passer tes journées sur les chantiers à manier la pelle et la pioche ou les passer à tirer allègrement ton coup.
– C’est tout vu. Mais alors faut que je fasse quoi au juste ?
– Je viens de te le dire. S’agira pour toi de tirer ton coup. Avec celle que je te désignerai. C’est quand même pas trop compliqué, si ?
– Ça va. Normalement, je devrais savoir faire.
– Il vaut mieux. Et, dans ton intérêt, tâche d’éviter les pannes. On aurait tôt fait de te remplacer. Bon, mais allez, viens ! Il est temps que tu fasses connaissance avec tes camarades de jeu.

Des couloirs. Des escaliers. Encore des couloirs. La porte de ce qui semble être une grande cuisine. Une jeune assujettie, penchée, nue, au-dessus d’un immense chaudron, lève la tête, écarquille les yeux.
– Oh, un couillu ! C’est pas vrai ! Un couillu…
Aussitôt, de partout et de nulle part, surgissent une foule d’assujetties qui nous entourent en piaillant à qui mieux mieux.
Guizwa les maintient à distance.
– On regarde, mais on touche pas.
– C’est lui ? C’est celui que vous avez dit qui va nous… C’est lui ?
Elle fait signe que oui. De la tête. Oui.
– Il est pas mal, n’empêche !
– Plus que pas mal, moi, j’trouve !
– Carrément canon, oui !
– De toute façon, moi, ça fait deux ans que j’ai pas vu le loup. Alors même que ce serait Quasimodo, je prendrais. Je prends tout.
– C’est quand qu’on commence ? Maintenant ? Tout de suite ?
– Sûrement pas, non.
– Oh, allez, Guizwa, va ! Regarde ! Il bande. On peut quand même pas le laisser comme ça… Ce serait trop cruel.
– J’ai dit non.
– Ce sera quand alors ?
– Samedi. Et il sera pour celle qui l’aura mérité.
– Moi, alors !
– T’as qu’à y croire. Non, moi !
– Je verrai. Retournez travailler.
– On peut pas toucher un peu avant ? Juste un peu.
– Oui. Ça nous motiverait comme ça pour bosser.
– Filez, j’ai dit !
Et elle se dirige résolument vers la porte. Je lui emboîte le pas. Derrière son dos, quatre ou cinq mains m’effleurent les fesses, me les caressent discrètement.

– Voilà ! Tu sais à quoi t’attendre.
– Il y a pire.
– Ça, c’est sûr.
Quelque chose sonne sur son bureau. Elle se penche, lit, fronce les sourcils.
– Elles t’ont peloté les fesses quand on est sorties ?
– Un peu, oui. Certaines.
– Et t’as rien dit ?
– J’ai pas eu le temps. Ça a été tellement vite.
– Oui, ben, avec les caméras, Jartège, elle, elle a vu. Et on va y attraper. Tous les deux. Toi, pour t’être laissé faire et moi, pour m’être rendu compte de rien.
– Y attraper ?
– Une bonne cinglée. Faut pas que je te fasse un dessin ? Ben oui ! Fais pas cette tête-là ! J’ai beau être la chef là-dedans, je suis quand même une assujettie. Tout comme toi. Et Jartège ne manque pas une occasion de me le rappeler. Elle la rate d’autant moins qu’elle adore ça me voir fouetter. Bon, mais allez, on y va ! Plus vite ce sera fini…

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