mercredi 27 mai 2020

Châtiments (2)

Plus que cinq jours avant le grand référendum. Et tous les sondages vont dans le même sens. Le « oui » devrait l’emporter avec plus de 82 % des voix. Autant dire que c’est plié. Et ce, d’autant plus que notre gouvernement, qui compte une majorité de femmes, fait le forcing. D’un côté, en s’appuyant sur toutes sortes d’études et de statistiques qu’il prétend incontestables, il vante à l’envi les mérites des châtiments corporels publics qui, s’agissant des crimes et délits sexuels, seraient, selon lui, hautement dissuasifs et, de l’autre, il met l’accent sur les dégâts provoqués par la prison sur ceux qui sont amenés à y séjourner. Et je dois bien reconnaître qu’un certain nombre des arguments qui sont mis en avant tiennent la route. Quand il a passé un certain nombre d’années incarcéré, un individu est totalement désocialisé. Dans l’immense majorité des cas, à la sortie, il aura perdu son emploi et aura toutes les difficultés du monde à en retrouver un. Bien souvent, lassée de l’attendre ou révulsée par les actes qu’il a commis, sa femme l’aura quitté. Il va alors se tourner, par la force des choses, vers d’anciens compagnons de détention qui l’accueilleront et l’entraîneront avec eux dans des trafics et méfaits divers auxquels il était resté jusque-là totalement étranger. Et ce sera la spirale infernale. Arguments convaincants, j’en conviens, mais qui ne parviennent néanmoins pas à me convaincre complètement. L’idée qu’on puisse fouetter publiquement un individu, quoi qu’il ait fait, continue à me hérisser le poil. Question de génération sans doute : Manon et ses amies ne comprennent absolument pas mes scrupules.

‒ Mais t’es une femme, maman, enfin ! Tu veux pas qu’on te foute la paix ?

‒ Si ! Bien sûr que si !

‒ Eh ben alors ! C’est la seule solution. Comment faut te le dire ?

Et elles me noient sous un déluge de vidéos d’agressions récentes, toutes plus sordides les unes que les autres.

‒ Et ça ! Et ça ! Et ça !

‒ Je sais bien, oui !

‒ Et t’hésites encore ! Quand ils se seront pris une bonne correction à poil devant tout le monde, tous ces types, crois-moi que ça leur en fera passer l’envie. À eux et à ceux qui pourraient être tentés de les imiter.

‒ À poil ? Peut-être pas quand même !

‒ Mais si ! T’as pas entendu la ministre ? Elle veut obtenir des résultats significatifs aussi rapidement que possible. Et elle a été très claire là-dessus. Il ne doit subsister, avant le vote, aucune ambiguïté sur les intentions du gouvernement en ce qui concerne cette loi. Or, les rapports d’experts qui lui ont été remis vont tous dans le même sens : pour que ce soit efficace, pour que la sanction soit réellement dissuasive, il faut qu’elle soit la plus mortifiante possible. Les décrets d’application prévoiront donc que la nudité intégrale sera de mise, lors de l’application de la sentence, pour tous les individus condamnés pour agression sexuelle. Et il y a pas que ça. L’exécution sera systématiquement diffusée sur une chaîne nationale, hors heures de grande écoute bien sûr, pour préserver les enfants.

Son amie Zara avait lu ça, elle aussi, oui.

‒ Mais moi, c’est pas à la télé que je veux voir ça. C’est sur place. Même s’il me faut, pour ça, courir jusqu’à l’autre bout de la France. Et au premier rang. Même s’il me faut, pour ça, apporter mon sac de couchage et dormir sur place.

Les autres aussi étaient partantes.

‒ Toutes ensemble, on ira. Et on va te leur coller une de ces hontes à ces salauds ! Ils vont nous entendre, ça, c’est sûr !

‒ Et en prendre pour leur grade !

J’ai émis l’idée que, peut-être, ce n’était pas vraiment nécessaire.

Elle a bondi.

‒ Et eux ! Eux ! Quand ils se sont mis à quatre pour me dépoiler en boîte devant tout le monde et me pisser dessus, oui, me pisser dessus, c’était nécessaire, ça ? J’en fais encore des cauchemars. Presque toutes les nuits.

Alexine, elle, c’était dans un local poubelle.

‒ Qu’ils m’ont Qu’ils m’ont

Elle n’a pas pu continuer. Elle a éclaté en sanglots.


mercredi 20 mai 2020

Châtiments (1)

16 avril.



« Êtes-vous favorable au remplacement des peines de prison par des châtiments corporels administrés publiquement, s’agissant des délits sexuels les plus graves ? » C’est la question à laquelle nous aurons à répondre par oui ou par non dimanche prochain. Et je suis incapable de me décider. Je suis partagée. Parce que bien sûr que la situation est dramatique. Viols et agressions sexuelles sont devenus monnaie courante. Les chiffres sont, à proprement parler, hallucinants. Nous ne sortons plus, nous, les femmes, que la peur au ventre. Toutes mes collègues de travail, absolument toutes, ont été victimes de prédateurs sexuels. Certaines à plusieurs reprises. Moi-même… mais je n’ai pas envie de revenir là-dessus. Non. Il faut absolument que cela s’arrête. C’est évident. Il y a urgence. Mais est-ce que c’est LA solution ? Nos gouvernants prétendent qu’il n’y en a pas d’autre. Ils en veulent pour preuve les résultats spectaculaires obtenus par les pays étrangers qui se sont récemment engagés dans cette voie. La Grande-Bretagne notamment. Et, dans une moindre mesure, la Russie. Pourquoi ? Parce que ces délinquants, qui affichent un mépris délibéré de la femme, qui prétendent se viriliser en l’utilisant comme bon leur semble et en l’humiliant, ne redoutent absolument pas la prison. Bien au contraire : y avoir goûté fait d’eux des héros auprès de leurs « potes », leur confère à leurs yeux un véritable prestige. Et ils font tout naturellement des émules. Un comble ! Tandis que se prendre une bonne correction, au vu et au su de tout le monde, c’est « la honte ». Et la honte, il n’y a rien de pire pour eux. Vu sous cet angle évidemment, tout paraît simple. Et l’instauration d’un système de châtiments corporels ne peut que faire baisser la criminalité sexuelle de façon tout à fait significative. Comme c’est incontestablement le cas à l’étranger. Il n’empêche… Il n’empêche que c’est quelque chose qui me révulse profondément. Que c’est un constat d’échec. Que je ne peux pas accepter de gaîté de cœur qu’il faille avoir recours à des méthodes aussi barbares. À des châtiments aussi cruels et dégradants. Et, si je finis par voter oui, en pensant à toutes ces femmes quotidiennement agressées, ce qui est le plus probable, ce sera avec bien des réticences malgré tout. D’autant qu’à mon avis, c’est mettre là le doigt dans un engrenage extrêmement dangereux. Châtiment réservé exclusivement aux criminels sexuels ? Oui. Bien sûr. Au début. Mais après ? La boîte de Pandore sera ouverte Un jeu d’enfant, pour un gouvernement sans scrupules, que d’étendre ce type de sanction à d’autres délits beaucoup moins graves et puis, progressivement, à tous les délits…


Manon, elle, n’a pas tant d’états d’âme. Ses vingt ans sont sans nuance.

« Mais enfin, maman, faut savoir ce qu’on veut. Tu trouves ça normal, toi, que je me fasse peloter le cul, dans la rue, dix fois par jour ? Sans compter tout le reste.

‒ Non ! Bien sûr que non !

‒ Eh ben alors ! Et Alexine ? Tu te rappelles pas ce qui lui est arrivé à Alexine ? Et Zara ? Et Pauline ? Et tant d’autres…

‒ Je sais bien…

‒ On en a marre, nous, mais marre à un point ! Alors s’il y a que ça qu’ils comprennent, une bonne correction, s’il y a que ça qui peut les faire changer d’attitude, eh bien qu’on les fouette ! Tant qu’on voudra. J’applaudirai. Et des deux mains.

‒ Il n’empêche… C’est, malgré tout, un châtiment particulièrement avilissant et…

‒ Oh, mais c’est des idées de ton époque, ça, maman ! On est en 2039. Les choses ont changé. On a évolué. Et heureusement ! N’importe comment, c’est tout bête, hein ! Ceux qui veulent pas que ça leur arrive, ben ils auront qu’à garder leurs mains dans leurs poches et leur bite dans leur slip. C’est pas plus compliqué que ça !




mercredi 13 mai 2020

Premières armes (22)

‒ Je me suis fait avoir.

‒ On peut dire ça comme ça, oui, si on veut.

‒ Mais pourquoi elle est allée raconter un truc pareil, Camille ? Pourquoi ?

‒ Parce que c’est vrai.

‒ Hein ? Mais jamais de la vie !

‒ Ah, tu vas pas recommencer, écoute ! Ça t’a pas suffi ?

‒ C’est pas ça, c’est que…

‒ Que quoi ?

‒ Non. Rien.

‒ Je préfère. Non, parce qu’il va absolument falloir que tu arrêtes de mentir, comme ça, à tout bout de champ. C’est insupportable à la fin.

Je me suis tu. C’était pas la peine. De toute façon, quoi que je puisse dire, quoi que je puisse faire, cela se retournerait nécessairement contre moi.

Et j’ai entrepris de me rhabiller. Avec mille difficultés. Le contact du tissu sur mon derrière en feu était un véritable calvaire.

Elle m’a regardé faire. Me contorsionner et grimacer. Jusqu’au bout.

‒ Là, ça y est ?

Ça y était, oui.

‒ Bon, alors tu te redéshabilles.

Que je…

‒ Oui. Quelqu’un t’avait dit de te rhabiller ?

‒ Personne, non, mais…

‒ Mais quoi ? Alors, allez ! Enlève-moi tout ça ! Tu en prends vraiment très à ton aise, toi, en ce moment, hein ! D’abord cette Julie. Que tu es allé nous sortir sournoisement d’on ne sait trop où. Et puis, cerise sur le gâteau, cette Camille. Je te suffis pas ? On te suffit pas avec mes copines ?

‒ C’est pas ça…

‒ C’est quoi alors ? Non, parce que voilà des semaines et des semaines que je m’échine à te former. À faire en sorte que tu sois à peu près opérationnel. Et reconnais qu’au début, c’était pas vraiment ça. C’était même pitoyable. Il a fallu que je fasse preuve d’infiniment de patience à ton égard. Je t’ai tout appris. Tout. Si t’arrives à satisfaire à peu près tes partenaires, c’est grâce à moi. Uniquement grâce à moi. Et il faut qu’au moment où je pourrais enfin recueillir le fruit de mes efforts, et en faire profiter mes amies, tu ailles te dilapider avec la première venue. Oh, mais ça va pas se passer comme ça, mon garçon ! Fais-moi confiance que ça va pas se passer comme ça. Certainement pas !

Elle m’a tendu son portable.

‒ Tiens, appelle !

Que j’appelle ? Mais que j’appelle qui ?

‒ Benoît. Ou Martin. Celui que tu veux.

‒ Et je lui dis quoi ?

‒ Que je l’attends.

Ce fut Martin. Fou de joie.

‒ Margaux ? Elle m’attend ? C’est pas vrai ! J’arrive.


Un quart d’heure après, il était là.

‒ Regarde ! Viens voir !

Mon derrière.

‒ Prends-en de la graine ! Voilà ce qui arrive quand on me désobéit. Ou que, malgré tous les conseils que j’ai pu patiemment dispenser, on ne parvient pas à me satisfaire.

Il y a eu le bruit d’un baiser. Un souffle qui se fait court.

Il a murmuré.

‒ J’ai envie de toi ! Comment j’ai envie de toi !

Ils ont dérivé vers le lit.

Elle a ordonné.

‒ Les mains sur la tête, toi, Alexandre !

Ils ont roulé sur le lit. Il l’a couverte de baisers. A enfoui ses mains sous son pull. Il a fouillé. Extirpé. Malaxé.

Il s’est raidi. Il a gémi. Et il a joui.

Elle l’a doucement repoussé.

‒ Ben, va y avoir du boulot ! Mais c’est justement ça qui est intéressant.

Elle s’est tournée vers moi.

‒ Tu peux te rhabiller, Alexandre. Et rentrer chez toi. On en restera là tous les deux.


FIN


mercredi 6 mai 2020

Premières armes (21)


J’ai débarqué chez Margaux passablement énervé.
« C’est quoi cette histoire que soi-disant j’aurais couché avec Camille ?
Elle m’a foudroyé du regard.
‒ Tu vas commencer par te calmer. À genoux !
J’ai voulu protester.
‒ J’ai dit « À genoux ! » Là ! Et tu baisses ton pantalon. Les fesses à l’air. Allez ! Bien. Et maintenant je t’écoute.
J’ai balbutié. Bafouillé.
‒ C’est parce que… Elle m’a dit… Elle croit que… Et je passe pour un menteur, moi, maintenant.
‒ Et c’est pas ce que tu es ? Tu n’as pas essayé de lui faire croire que j’étais ta mère ? Tu ne lui as pas menti sur les raisons pour lesquelles tu recevais la fessée ? Tu ne lui as pas soigneusement caché que tu t’envoyais allègrement en l’air avec toutes mes copines ?
‒ Oui, mais ça, c’est parce que…
‒ Parce que quoi ?
‒ Non. Rien.
‒ Tu lui as menti, oui ou non ?
‒ Pas sur Camille.
‒ Que tu dis
‒ Hein ? Mais je l’ai vue qu’une fois, cette fille. Une seule fois. Et encore avec plein de monde autour.
‒ Et dans une situation qui n’était vraiment pas à ton avantage, ça, c’est sûr ! Seulement tu es tellement sournois que va savoir ce que tu as bien pu aller trafiquer derrière notre dos à tous. Tu sais où elle habite. Alors tu as très bien pu
‒ Mais jamais de la vie !
‒ Bon, mais tu sais pas ? On va pas perdre notre temps en discussions stériles. On va la faire venir, Camille. Et Julie aussi, par la même occasion. Comme ça tout le monde va pouvoir s’expliquer. Entre quatre-z-yeux.
Ah, oui ! Oui ! J’étais d’accord. Oui. Comme ça la vérité allait éclater au grand jour. C’en serait fini de ce cauchemar. Oui.
Et elle les a appelées. D’abord Camille. Et puis Julie.
‒ Là ! Voilà ! Elles vont pas tarder.

Et elle a vaqué à ses occupations. Sans plus me prêter la moindre attention.
‒ Margaux !
‒ Qu’est-ce qu’il y a ?
‒ Je pourrais pas ?
‒ Quoi ? Te rhabiller ? Sûrement pas, non ! T’es très bien comme ça, là, à genoux.
‒ Mais
‒ Elle t’a déjà vu tout nu, ta Julie, non ?
‒ Ben oui, mais
‒ Camille aussi. Et elles savent toutes les deux que tu te prends des fessées. Alors il est où, le problème ? Non, tu ferais beaucoup mieux d’en profiter pour réfléchir. Et pour te demander comment tu te débrouilles pour te mettre sans arrêt dans des situations pareilles
Et elle m’a planté là.

Un coup de sonnette. J’ai tendu l’oreille. Ce devait être Julie. Oui, c’était Julie. C’était sa voix. Mais je ne pouvais rien distinguer de ce qui se disait. Ça a parlé. Interminablement parlé. Plus d’un quart d’heure durant.
Et puis un autre coup de sonnette. Camille, forcément.
Elles ont presque aussitôt surgi, toutes les trois. Et Camille s’est littéralement jetée sur moi.
‒ Qu’est-ce que j’apprends ? Tu me trompes ?
Une gifle. À toute volée.
Je l’ai regardée, éberlué, sans réagir. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ?
Une autre.
‒ Espèce de petit salopard ! Ah, je pouvais te faire confiance !
Julie l’a rejointe. Elle aussi une gifle. Deux. Trois. Quatre.
‒ Ah, tu pouvais jurer tes grands dieux !
‒ Et puis Margaux ;
‒ T’es content ? T’es fier de toi ?
Elle leur a tendu un martinet à chacune.
‒ Allez-y, les filles ! Allez-y ! Et le ménagez pas, hein ! Il l’a bien mérité.
Ah, ça, pour pas me ménager, elles m’ont pas ménagé. Elles ont tapé. Ensemble. Toutes les deux. À grands coups. Avec jubilation. Malgré mes cris. Malgré mes hurlements. Malgré mes supplications. Je suis tombé en avant. À plat ventre. Elles ont continué. Les reins. Le dos. Les épaules.
C’est Margaux qui a fini par les arrêter.
‒ Ça peut peut-être suffire, non ?
Elles ont jeté les martinets.
‒ Je veux plus entendre parler de toi. Jamais.
‒ Ni moi non plus !
Et elles se sont enfuies en claquant la porte.
Margaux m’a aidé à me relever.
‒ Bon, ben voilà ! T’as gagné le gros lot.