mercredi 15 août 2018

Julie, artiste peintre fesseuse (1)


– Allô ? David ? C’est Julie ! Vous vous souvenez ?
Évidemment que je me souvenais ! Évidemment ! Vienne. Le Belvédère. On s’était rencontrés devant un tableau dont, quand elle avait compris que j’étais français, elle m’avait vanté les mérites en long, en large et en travers. On avait poursuivi la visite ensemble. Klimt. Egon Schiele. Tant d’autres. Et on avait fini par aller prendre un verre. Au moment de la quitter, je lui avais grifouillé mon numéro de portable, sans vraiment y croire, sur un post-it. Au cas où, une fois rentrés à Paris…
On a échangé quelques banalités. Et puis…
– On déjeune ensemble un de ces quatre ? Ça vous dit ?
Et comment que ça me disait !
– Avec plaisir. Quand vous voudrez.
– Demain soir alors !

Elle avait revêtu une petite robe turquoise toute simple, relevé ses cheveux en chignon et s’était contentée d’un léger maquillage qui faisait chanter le vert de ses yeux.
Le serveur a déposé les menus devant nous.
– J’avoue avoir été très agréablement surpris hier…
Elle a souri.
– En fait, j’ai retrouvé votre numéro par hasard, en changeant de sac. J’ai failli le jeter et puis, au dernier moment, je me suis ravisée. Parce que, je sais pas vous, mais moi, dans mon entourage, les gens férus de peinture, ils se bousculent pas au portillon. Des prétentieux, oui, ça, il y en a. À la pelle. Des peintres du dimanche qui se croient de grands artistes parce qu’ils parviennent à reproduire à peu près convenablement « Les nymphéas » ou « Les tournesols », mais qui n’ont seulement jamais entendu parler de Saudek ou de Bellmer. Non. Les vrais connaisseurs, on peut pas dire que ça court les rues.
– Et vous pensez que moi… J’ai bien peur que vous ne me surestimiez.
Elle a haussé les épaules.
– Non. Vous, j’ai pu le constater à Vienne, vous avez une véritable sensibilité artistique. Les tableaux, vous les sentez. Vous avez un regard qui les pénètre. Qui leur fait donner toute leur mesure. Vous en avez une perception enrichissante. Et j’avoue que la perspective de passer une après-midi, de temps à autre, à Orsay ou au Louvre avec vous ne serait pas pour me déplaire.
– Confidence pour confidence, j’avoue que, de mon côté…
On nous a apporté les entrées.
– Bon appétit !
– Merci. Vous aussi…
– Je peux me montrer indiscrète ?
– Vous pouvez toujours essayer.
– J’ignore ce que vous faites dans la vie.
– Oh, c’est pas vraiment indiscret. Je suis prof…
– Et prof de ?
– Musique.
– J’aurais dû m’en douter. Ça doit être passionnant, non ?
– Quand les élèves sont réceptifs et motivés, oui. Énormément. Et vous, vous faites quoi ?
– Oh, rien de bien extraordinaire ! Je préside aux destinées d’une agence immobilière.
– Et vous occupez vos loisirs à peindre.
– Comment vous le savez ?
– Je me trompe ?
– Non, mais…
– Vous me montrerez ?
– Oh, c’est juste des barbouillis, vous savez !
– Que vous dites… Vous me montrerez ?
– Si vous y tenez…
– Oh, oui, j’y tiens, oui.

mercredi 8 août 2018

Prisonnier des Cythriennes (16)


Au petit matin, elle nous fait monter à l’arrière d’une camionnette. Nous remet à chacun un sac de provisions.
– Bon courage ! On compte sur vous, hein !
Elle referme les portières, échange quelque mots avec la conductrice. Dont nous n’avons pas vu le visage. Et en route !
Alrich ne fait que répéter, sur tous les tons.
– Tu te rends compte ? On se tire. J’y crois pas. Non, mais j’y crois pas. On se tire.
On s’arrête.
– Déjà !
Il y a des voix. Plusieurs. Toutes féminines.
On repart.
– Et si tu me racontais ?
Je lui raconte. Korka. Vassilène. La rivalité entre elles. Les menaces sur mon intégrité physique. La drogue dans mon plateau-repas.
– Tu l’as échappé belle.
– Et toi ?
– Oh, moi ! J’allais être viré des SIB. C’était couru. Et même clairement annoncé. On allait m’envoyer je sais pas trop où. Heureusement qu’il y a eu Germie pour me sortir de là.
– Comment il a eu ce filon, lui ?
– Tu penses bien que je lui ai posé la question. Il n’a rien voulu dire. J’ai pas insisté.
On s’arrête à nouveau. Une vieille femme à l’air revêche, nous fait descendre. Au milieu des bois.
– Si vous voulez prendre vos précautions, c’est le moment.
On nous transfère dans une autre camionnette.
– Tu vas faire quoi, toi, une fois rentré ?
Il ne sait pas.
– Reprendre ma vie d’avant, ça me tente pas vraiment. C’était trop galère. Je vais essayer autre chose. Autrement. Ailleurs. Mais j’ai pas la moindre idée de quoi.
– Il va encore falloir se battre pour trouver à bouffer.
– Les choses ont peut-être changé.
– Oui, oh, alors ça !
On se tait. Le roulis de la camionnette nous berce. Chacun s’absorbe dans ses pensées. Et moi ? Je vais faire quoi, moi ? Je n’en ai pas la moindre idée non plus. Je ne veux pas y penser. Je verrai bien.

Encore un arrêt. Et encore un changement de véhicule. La femme qui nous prend cette fois en charge est plus loquace.
– On approche. Il y a encore de la route à faire, mais on approche.
Elle casse un bout de croûte avec nous.
– Il y a pas de danger. Il passe jamais personne ici. De toute façon, maintenant, vous êtes quasiment tirés d’affaire.

On a dormi. Il a fait nuit. C’est à nouveau le matin.
– T’en penses quoi, toi, de leur projet de révolution, là ?
Il fait la moue.
– Je suis sceptique. Très. Pour autant que j’aie pu en juger, les dirigeantes en place tiennent solidement en mains les rênes du pouvoir. Ça va pas être facile de les déloger. Pour ne pas dire impossible.
– Si ça peut les aider à supporter leur condition de croire qu’elles vont pouvoir la changer… En tout cas, elles investissent beaucoup sur nous, c’est le moins qu’on puisse dire.
– Elles se rendent pas compte, mais on ne peut de toute façon pas leur être d’un grand secours. Vu l’état de désorganisation qui règne chez nous…

Elle nous fait descendre.
– Vous êtes arrivés. Bonne chance !
Et elle repart sur les chapeaux de roues.
On est arrivés, oui. Nous, on veut bien, mais on est arrivés où ? Parce que là, on est carrément au milieu de nulle part.
– Ça sent la mer.
– Oui. Elle n’est pas loin.
La Méditerranée, sûrement. Vu la chaleur qu’il fait. Et la végétation.
On marche au hasard. Sans rencontrer âme qui vive. De temps à autre on longe un bâtiment en ruine.
– Et ben dis donc, ça a pas l’air de s’être vraiment arrangé.

Une maison. Qui a l’air de tenir à peu près debout. On frappe. On appelle. Sans obtenir la moindre réponse.
La porte n’en est pas fermée à clef. Les occupants l’ont manifestement abandonnée depuis un certain temps déjà : la poussière s’est accumulée sur le sol et sur les meubles. La cuisine semble à peu près en état bien que les placards soient vides de toute denrée alimentaire. Dans l’une des deux chambres, il a manifestement abondamment plu. L’autre, par contre, est encore équipée d’un lit dont matelas et sommier n’ont pas l’air trop détériorés.
– On s’installe là ?
– Faute de mieux.
On s’installe et on fait le point. La priorité des priorités, c’est de trouver de quoi se nourrir. Ce qui implique de se mettre à la recherche d’une ville, d’un village. Enfin bref, d’une concentration humaine quelconque.
– Ce qui va en outre nous permettre de nous faire une idée de la situation.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
– De quel côté on va ?
– Vers la mer plutôt, non ? Ne serait-ce que pour attraper quelque chose à manger.
– Tu sais pêcher ?
– Je me débrouille.
On suit un chemin. Un autre. On se faufile sous des barbelés. Ça descend. Ça descend toujours.
– On approche.

Deux femmes au bord de la route.
– On pourrait peut-être leur demander.
Je hurle.
– Attention !
Trop tard. Leurs mains se lèvent simultanément dans notre direction, pointent vers nous quelque chose de rouge et de sphérique. Comme la première fois. Comme la fois où… Quelque chose qui nous force à nous arrêter. Nos jambes ne nous obéissent plus. Nos bras ne nous obéissent plus. Impossible de bouger la tête. Elles s’approchent. Tout près. Piégés. Repris. Elles débouchent un flacon dont elles nous font respirer le contenu. Tout chavire. On perd connaissance…

FIN

mercredi 1 août 2018

Prisonnier des Cythriennes (15)


Au petit déjeuner, le lendemain, ils calculent et recalculent inlassablement.
– Six points à rattraper. Six points.
– Avec le poids et les relais, ça devrait le faire.
– Ça risque quand même d’être juste.
Personne ne m’a reproché ma contre-performance d’hier. Personne ne m’a parlé de rien, mais je ne peux m’empêcher de penser que, si j’avais pu pleinement m’exprimer, à mon vrai niveau, nous serions en tête.
De le penser et de le dire à Germie. Qui hausse les épaules.
– Et alors ? Ça changerait quoi pour toi ? Rien. Strictement rien. Ni pour toi ni pour nous.
Et il me glisse à l’oreille
– Merde pour tout-à-l’heure.
En me serrant le bras à le broyer.

Cinq heures. Amarillon quatre et amarillon trois sont à quasi égalité. Les concurrents du relais quatre fois quatre cents mètres prennent place. Le stade est une véritable bouilloire. Qui mugit et rugit, les yeux fixés sur eux. Je me sens étrangement calme. Je me laisse lentement dériver vers les douches. Le plus lentement possible. Le plus naturellement possible. Encore vingt mètres. Derrière moi la clameur enfle. Encore dix mètres. Je touche au but. J’y suis. Une voiture est bien là. À deux pas. Je me faufile à travers l’ouverture dans le grillage. C’est Alrich qui, de l’intérieur, m’ouvre la portière. Il pleure.
– Ça y est, Hervain, ça y est ! On a réussi.
Je croise, dans le rétroviseur, les yeux de la conductrice. Qui tempère son enthousiasme.
– Pas encore ! C’est en bonne voie, mais pas encore !
Elle prend à droite.
– Qu’il s’habille ! Qu’il s’habille ! On sait jamais. Si on tombe sur une patrouille…
Alrich me tend des vêtements
Gauche. Droite. Droite. Gauche.
– Je nous rallonge, mais, par là, je suis à peu près sûre d’éviter les contrôles.

Une cour. Un garage. Dont elle va refermer la porte, de l’intérieur, avant de nous laisser descendre. De nous introduire chez elle. Dans son séjour, un séjour dans des tons gris meublé simplement d’un canapé, d’une petite table basse, d’une bibliothèque. Un séjour dont la décoration consiste, en tout et pour tout, en deux tableaux qui se font face, l’un représentant une rue commerçante animée et l’autre un gros paquebot s’apprêtant manifestement à prendre la mer. Tout cela nous semble le comble du luxe à nous qui n’avons jamais connu, ni l’un ni l’autre, le moindre confort.
Elle nous sourit. C’est une petite femme brune, l’air énergique, la coupe au carré, les yeux d’un noir ardent. Elle s’approche d’Alrich
– Bon, mais d’abord, avant toute chose…
Elle déboutonne sa chemise, en écarte les pans, lui picore le torse d’une multitude de petits baisers. Elle descend, descend encore, promène ses lèvres à la lisière du pantalon dont elle déboucle la ceinture. Qu’elle fait lentement glisser. Dont elle extirpe la queue orgueilleusement dressée. Alrich se fait ardent, pressant, la pousse vers le canapé sur lequel ils basculent tous les deux.
Elle se tourne vers moi, me tend la main.
– Viens, toi aussi ! Viens !
Je m’agenouille à leurs côtés, me penche, lui caresse un sein, du bout du pouce, agace le téton de l’autre entre mes dents.
Juché sur ses avant-bras, Alrich galope frénétiquement à la poursuite de son plaisir. Il pousse un long cri de bête blessée, retombe.
– Je suis désolé. J’ai pas pu attendre. Il y avait si longtemps…
Elle lui tend un baiser
– Ça fait rien. Ce sera mieux tout-à-l’heure.
Elle le repousse doucement, m’attire contre elle, referme ses bras autour de mon dos. On ne se quitte pas des yeux. Son plaisir monte lentement, déferle en longues plaintes voluptueusement modulées. On reste longuement rivés l’un à l’autre.
Et puis elle se tourne vers Alrich.
– Tu reveux ?
Il reveut. Et ils ont, cette fois, leur plaisir en même temps.

Il y a des mois et des mois qu’on n’a pas bu d’alcool. On est tous les deux un peu gris.
Elle repousse tout ce qui encombre la table. Sauf les verres.
– Bon, parlons peu, mais parlons bien… Vous pensez bien que si j’ai pris autant de risques pour vous faire sortir de là-dedans, ce n’est pas uniquement pour le plaisir de m’offrir une partie de jambes en l’air avec vous. Même si ce n’est pas à négliger. Parce que, comme l’immense majorité d’entre nous, je n’ai jamais, au grand jamais, l’occasion de mettre un homme dans mon lit. C’est là une denrée dont nos dirigeantes se réservent l’exclusivité. En faisant d’ailleurs en sorte, par la vertu de mesures appropriées, qu’elle soit aussi rare que possible.
– Ce qui les avance à quoi ?
– Plus un produit fait défaut et plus il a de valeur. Et plus, par ricochet, en ont celles ou ceux qui le possèdent. Plus cela leur confère un statut d’exception. Plus cela renforce le pouvoir. Que nos gouvernantes se sont par ailleurs arrogé. Il y a ELLES, la caste des nanties, qui décide, qui légifère, qui impose à son gré et puis il y a nous, le menu fretin, qui devons subir, obéir et en passer par le moindre de leurs caprices. Alors nous sommes quelques-unes qui avons décidé de ruer dans les brancards, de bousculer un ordre des choses qui laisse tous les pouvoirs entre les mains d’une minorité arrogante qui édicte les lois en fonction de ses seuls intérêts.
– Et vous allez faire quoi au juste ?
– Là-dessus vous me permettrez de ne pas vous dévoiler quoi que ce soit. Pour des raisons évidentes. Sachez seulement que, si nous réussissons, ce sont les fondements mêmes de notre organisation sociale actuelle qui seront ébranlés. Les passe-droits seront supprimés. Les assujettis seront intégrés au reste de la population. Et il sera évidemment totalement exclu d’aller en recruter d’autres comme cela se fait actuellement de façon tout-à-fait inacceptable.
– Bon, mais alors… tu attends quoi de nous finalement ?
– J’y arrive. Nous ne pourrons mener notre entreprise à bien si nous ne disposons pas, à l’extérieur, de soutiens prêts à intervenir à nos côtés le moment venu.
– Et plus précisément ?
– La politique de nos dirigeantes consiste à nous isoler, autant que faire se peut, de l’étranger. À fermer les frontières. Et pour cause ! Elles n’ont pas du tout envie qu’on sache ce qui se passe exactement ici. Votre rôle à vous va donc consister, dans un premier temps, à raconter ce que vous avez vu, ce que vous avez vécu. Le plus souvent possible. Au plus de monde possible. De façon à susciter un intérêt, à choquer, à scandaliser, bref, à amorcer quelque chose. À créer un état d’esprit qui nous soit favorable.
– S’il n’y a que nous deux…
– Il n’y aura pas que vous deux. On en a envoyé d’autres avant vous. On en enverra après.
– Et c’est tout ? On aura que ça à faire ?
– Au début, oui. Il faut d’abord que la mayonnaise prenne.
– Et après ?
– On n’en est pas encore là. On trouvera moyen de vous faire savoir. Quand il le faudra.
– On partira quand ?
– Demain matin. Inutile que vous restiez là à courir des risques. Et à nous en faire courir. Mais, en attendant, on a toute la soirée pour nous. Venez !
Sur le canapé. Tous les trois.


mercredi 25 juillet 2018

Prisonnier des Cythriennes (14)


Germie hoche la tête.
– Elles t’ont tendu un piège. Et t’as sauté dedans. À pieds joints.
– Le moyen de faire autrement ?
– Je sais bien, oui. T’avais pas le choix. Sauf que maintenant, Korka, pour toi, c’est mort. Vassilène s’est ouvert un boulevard. Il ne lui reste plus qu’à faire en sorte que, ce week-end, tes résultats soient catastrophiques. Et c’est dans la poche. Dans quinze jours, tu es à elle. Sauf imprévu, bien entendu…
Et il m’adresse un discret sourire entendu.

Des vivats retentissent soudain dans le couloir. Des applaudissements. Des cris de joie.
– Deuxièmes ! Les filles ont fait deuxièmes !
On rejoint les autres, agglutinés autour de l’entraîneuse en chef.
– Oui. Deuxièmes. Juste derrière celles de l’amarillon quatre.
– Et de douze points seulement il s’en faut.
– Oh, ça se rattrape douze points. Et on va les rattraper. C’est moi qui vous le dis !
– On va gagner ! Pour l’amarillon trois, hip, hip, hip !
Un grand hourra s’élève. Les gardiennes sourient complaisamment. Des conversations animées s’engagent.
Germie et moi, nous rejoignons notre cellule.
– Gagner, ça va les avancer à quoi, gagner ? C’est les Cythriennes qui y trouveront leur compte. Pour nous, ça ne changera strictement rien.

Au réfectoire, on guigne dans les plateaux les uns des autres.
– T’as quoi, toi ? Oh, mais dis donc, on t’a soigné !
On m’a soigné, oui ! Des noix de Saint-Jacques. Du colin.
Je mange, du bout des lèvres, sous la surveillance de deux gardiennes qui ne quittent pas notre table des yeux. Et qui semblent me surveiller tout particulièrement.
– Il fait une chaleur !
– On est au mois de juin.
– T’appréhendes pas, toi, Alrich ? Parce qu’un dix mille mètres dans ces conditions !
Bien sûr qu’il appréhende.
– Mais tout le monde sera logé à la même enseigne.
Il évite de me regarder.
Un fouet claque derrière moi.
– Tu finis ton assiette, toi ! Et tu te dépêches !

Dans le car, une douce somnolence s’empare de moi.
Mon voisin me pousse du coude.
– Eh, c’est pas le moment de s’endormir !
Je lutte. Je lutte désespérément contre le sommeil.
Au stade, il fait une chaleur moite, suffocante. Les tribunes sont pleines à craquer. Des femmes. Beaucoup de femmes. Qui portent les couleurs de leur amarillon. Quelques hommes.
On nous distribue des brassards. Rouges. L’amarillon trois, c’est le rouge.
Un éblouissement me saisit. Je me raccroche à Gamelot.
– Ça va pas ?
– Si, si ! C’est rien. Ça va passer.
Une dirigeante claironne.
– Ceux qui ne concourent pas tout de suite, vous allez attendre votre tour là-bas.
Là-bas, derrière les barrières, sur le grand espace herbu contigu aux douches. On nous y rassemble. Les sauteurs en longueur adverses m’observent du coin de l’œil. Les vertiges se succèdent, de plus en plus nombreux. De plus en plus violents. Je m’efforce, tant bien que mal, de ne rien en laisser paraître.
Sur la piste on court. On saute. Dans les gradins, on crie. On encourage. On acclame. Tout cela ne me parvient qu’à travers un épais brouillard.
Alrich vient s’effondrer à mes côtés.
– Je suis cuit. Dans tous les sens du terme. Je suis cuit.

– Allez, à nous !
Je titube jusqu’au sautoir.
Les autres s’élancent. Un vert. Un rouge. Dont les sauts sont salués par un tonnerre d’applaudissements.
À mon tour. Je mords largement au-delà de la planche d’appel.
Les essais se succèdent. Les rouges. Les bleus. Moi. Les verts. Mon partenaire blanc. Tout cela ne me parvient que de très loin.
– Tu m’écoutes ?
Mon entraîneuse. Je l’écoute, oui.
– Eh bien, on dirait pas. C’est ton dernier saut. Alors concentre-toi. Et te loupe pas.
Je me concentre. Malgré l’étau qui m’enserre les tempes. Malgré les petits papillons brillants qui voltigent obstinément devant mes yeux.
Je me concentre. Je m’élance. Je saute. Je retombe. Trois mètres, à peine. On me siffle copieusement. On me hue.

Tête basse, je vais me réfugier derrière les barrières. Je me laisse tomber dans l’herbe. Plus rien ne m’atteint. Dormir. Seulement dormir. Une gardienne surgit qui ne m’en laisse pas le loisir.
– Non, mais tu te crois où, toi ?
Elle me cingle le dos, les fesses. M’oblige à me relever.
Autour de moi on commente. On commente à tout-va.
– Il est devant, Jerfaut. Il est devant. Pourvu qu’il tienne.
– Il est parti trop tôt. Huit cents mètres, ça a pas l’air, mais c’est long.
– Ça va le faire ! Ça va le faire ! Regarde, Hervain, mais regarde.
Et on me bourre les côtes de coups de coude.
Ils laissent éclater leur joie.
– Il a gagné, putain ! Il a gagné.
Je reprends peu à peu mes esprits. Ça va mieux. De mieux en mieux. Beaucoup mieux.

Le stade se vide. On nous ramène aux cars. Entre deux haies de spectatrices enthousiastes.
– Oui, les rouges ! Super. Vous avez assuré.
Moi seul, au passage, essuie des réflexions désobligeantes. Quelques horions.
– Gros nul !
– Salopard !
À deux ou trois reprises, on me bouscule avec hargne. Je feins l’indifférence.

Xarma est à la porte du car. Elle me regarde approcher, un sourire sardonique au coin des lèvres. Avec son index et son majeur, elle fait le geste de ciseaux qui coupent. À plusieurs reprises. Tout en me regardant en bas.
– Couic !
Et elle éclate de rire.


mercredi 18 juillet 2018

Prisonnier des Cythriennes (13)


Au réfectoire, il n’y a plus qu’un seul et unique sujet de conversation : les jeux. Et chacun de se demander, avec plus ou moins d’inquiétude, si ses résultats seront à la hauteur, s’il ne va pas être reversé au tout venant.
Tiercelin crie haut et fort qu’il ne le supportera pas.
On hausse les épaules.
– Parce que t’imagines qu’on va te laisser le choix ?
Gamelot, lui, s’efforce de plaisanter.
– Dommage que les filles ne concourent pas en même temps que nous. Ça nous motiverait.
– Ça s’est déjà fait dans le temps.
Tous les regards convergent vers Taltu. C’est le plus ancien d’entre nous, Taltu. Il y a douze ans qu’il est SIB. Lanceur de poids.
– C’est vrai ? Eh bien raconte, quoi !
– Ça remonte à mes tout débuts ici. Huit ans. Peut-être neuf. Ou bien dix, je sais plus au juste. Toujours est-il que oui, je sais pas ce qui leur était passé par la tête, mais les compétitions avaient eu lieu au même moment, au même endroit. Hommes et femmes ensemble. Ils n’ont jamais renouvelé l’expérience. Et pour cause ! Non, mais imaginez ! Des types sevrés depuis des mois et des mois, qu’on balance, comme ça, à poil, au milieu de tout un tas de nanas, elles aussi à poil. Résultat ? Ben, ça bandait à qui mieux mieux. Pour la plus grande joie des spectatrices dans les gradins. Et au grand désespoir des officielles : plus personne n’était concentré sur les épreuves. Une vraie catastrophe au niveau des résultats. Et une hécatombe après : plus des trois quarts d’entre nous ont été exclus des SIB.
Le silence s’installe. Chacun s’absorbe dans ses pensées.

Les entraînements se font de plus en plus longs. De plus en plus intensifs.
– Trois jours… C’est dans trois jours… Alors on se sort les tripes.
Et les spectatrices de plus en plus nombreuses. De plus en plus passionnées.
Xarma aussi est là. Qui ne me quitte pas des yeux. Qui m’arrête sur le chemin des douches.
– Tu es d’une incorrection !
Je la regarde sans comprendre.
– Ben, oui ! Oui. Vassilène, dans sa grande bonté, t’offre généreusement des cours de Cythrien. Tu aurais au moins pu avoir la politesse de la remercier.
Je bafouille lamentablement.
– Je savais pas… Que c’était elle… Je savais pas.
Elle me pose la main sur le bras.
– Je vais te donner un petit conseil. Entre nous. Parce que je t’aime bien. Tes deux charmantes compagnes d’étude, là, eh bien tu devrais t’occuper un peu d’elles. Parce que c’est peut-être l’une des dernières occasions que tu auras avant que…
Elle jette un regard appuyé en bas.
– Avant que ça saute, tout ça.
Et elle me tourne le dos.

Deux gardiennes m’attendent à la sortie des douches, m’entraînent.
– Par ici !
Je ne pose pas de questions. Je les suis.
La salle de classe. Varine et Marla. Tout excitées. Volubiles.
– On a eu des infos.
– Oui. On peut si on veut.
Elles lèvent la tête vers les caméras.
– Il y en a même une, quelque part, qu’attend que ça, à ce qu’il paraît. Nous voir faire.
– Mais on s’en fout. Elle peut bien reluquer tant qu’elle veut. On s’en fout.
Marla se presse contre moi, jette ses bras autour de mon cou.
– Comment c’est bon un mec qui bande ! Non, mais comment c’est bon !
Varine écrase ses seins contre mon dos, me picore le cou de tout un tas de petits baisers, me malaxe ardemment les fesses.
Le regard de Marla est ivre de désir.
– Viens ! Viens ! J’ai trop envie.
Elle m’enfouit en elle. Nous nous lançons furieusement à l’assaut l’un de l’autre. À grands coups de reins éperdus. Très vite, elle sanglote son plaisir dans mon cou. Et je répands le mien.

– À moi, maintenant ! À moi !
Varine se fait pressante, me sollicite d’une main impatiente. Et habile.
– Ah, ça y est, ça y est ! Elle reprend vie.
Elle l’engloutit entre ses lèvres. Finit de lui redonner consistance.
Derrière son bureau, la prof de Cythrien ne nous quitte pas des yeux. Sa main s’active entre ses cuisses.
Varine me veut en elle. M’exige. Son plaisir est tumultueux. En grandes vagues rugissantes. Celui de la prof nous accompagne en sourdine.
Marla veut encore.
– Une fois ! Juste une fois. Oh, si, va !

Les gardiennes me ramènent dans ma cellule. J’ai à peine le temps de reprendre mes esprits que deux autres surgissent.
– Allez, en route !
En route. Direction… Korka.
Guizwa m’attend sur le pas de la porte.
– J’espère que tu es en forme…
– Ben, justement… Pas trop, non !
– Va falloir ! Parce que c’est toi qui dois assurer le spectacle ce soir. Allez, vite, dépêche-toi, tout le monde nous attend.
Tout le monde. Une trentaine de personnes. Que des femmes. Et Korka que je reconnais aussitôt sans l’avoir jamais vue. Tous les regards convergent vers moi. On m’examine. On me jauge. On me soupèse.
Sur la gauche une superbe assujettie, à la longue chevelure d’ébène, aux yeux d’un bleu improbable, me tend les bras. Je m’y réfugie.
Elle chuchote.
– T’occupe pas d’elles. Elles n’existent pas. On n’est que tous les deux. Et fais-moi du bien. Beaucoup de bien.
Lui faire du bien ? Je demande pas mieux, moi ! Seulement il vient d’y avoir Marla. Et Varine. Et encore Marla. Alors avec la meilleure volonté du monde… J’ai beau me pencher sur ses seins. Qui sont magnifiques. En suçoter la pointe dressée. Les solliciter tant et plus. Rien. J’ai beau enfouir ma tête entre ses cuisses. Y fourrager avec mes doigts, avec ma bouche, avec mes lèvres. Rien. Strictement rien.
De son côté, elle ne ménage pas ses efforts. Elle palpe. Elle décalotte. Elle enserre. Elle branle. Elle descend lécher. En vain.
Derrière nous commencent à s’élever des rires. De plus en plus forts. De plus en plus moqueurs. Et des commentaires. Dont il est évident, bien que je n’en comprenne pas le sens, qu’ils sont fort désobligeants à mon égard.
Un ordre claque. On se saisit de moi. On me jette dehors.
Guizwa me raccompagne jusque sur le perron.
– Là, j’ai bien peur que t’aies gagné le gros lot.

mercredi 11 juillet 2018

Prisonnier des Cythriennes (12)


Je m’effronde sur mon lit.
Germie me jette un regard effaré.
– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que t’as ? T’es complètement décomposé.
– Laisse-moi, s’il te plaît ! Laisse-moi !
– Sûrement pas, non !
Il s’approche, s’assied à mes côtés, me pose une main sur le ventre, me le caresse du bout du pouce.
– Vide ton sac, va ! Ça te fera du bien.
Il descend plus bas.
– Non ? Tu crois pas ?
Encore plus bas. Il m’effleure la queue, s’en éloigne, y revient, me la fait dresser. Je m’abandonne. Germie est orfèvre en la matière. Il n’a pas son pareil pour donner du plaisir avec les doigts. Je ferme les yeux. Il me fait surgir, s’allonge à mes côtés.
– Là ! Ça va mieux ? Eh bien, raconte maintenant !
Et tout sort. D’un coup. En vrac. Vassilène. Guizwa. La fille qui veut que je l’engrosse. Korka. Xarma. Les types sous la tonnelle qui n’en sont plus. Tout.
– T’es dans de sacrés beaux draps.
– Ça, c’est le moins qu’on puisse dire.
– Faut que tu gagnes du temps. Que tu restes SIB. Le plus longtemps possible.
– C’est bien mon intention. Et je fais ce qu’il faut pour. Seulement…
Il se tourne vers moi.
– Faut que je te dise un truc. Faut vraiment que je te dise un truc.
– Ben, vas-y ! Je t’écoute.
– Le grand jour approche. Dans un peu plus d’une semaine, c’est leurs fameux jeux.
– Je sais bien, oui.
– À cette occasion, on aura droit à des plateaux-repas personnalisés. Le menu de chacun sera établi en fonction de ses paramètres biologiques, du sport qu’il pratique et de tout un tas d’autres critères plus ou moins obscurs.
– Oui. Et alors ?
– Et alors rien de plus facile que de verser, dans tes aliments à toi, une substance quelconque qui te ferait perdre tous tes moyens.
– Pour ? Me virer des Sib, c’est ça, hein ! C’est dégueulasse. C’est vraiment dégueulasse.
– Si je t’en parle, c’est que c’est déjà arrivé. Et pas plus tard que l’an dernier. Et, très vraisemblablement, à l’instigation de Vassilène.
– Je refuserai de bouffer
– Les gardiennes t’y forceront.
– Et ma prestation sera lamentable. Et je serai plus SIB. Et après… Mais après peut-être que Korka arrivera à prendre le dessus.
– J’en doute. Parce que Vassilène dispose d’un atout majeur. Elle peut imposer une situation de fait. Qu’elle te les fasse couper, d’autorité, et, par la force des choses, tu seras à elle. Parce que qu’est-ce t’irais faire chez Korka une fois que tu les auras plus ?
– Quelle salope ! Ouais, je suis cuit, quoi !
– Pas forcément.
– Et tu vois quoi comme solution ?
– Je te dirai. Laisse-moi réfléchir ! Je te dirai.

Ça s’agite de tous les côtés. Aux sautoirs. Sur la piste. Aux lancers.
Et ça braille. Gardiennes et entraîneuses arrêtent pas de brailler.
– C’est mou, tout ça, c’est mou. Allez, on se bouge !
Et d’abattre leurs fouets à qui mieux mieux.
L’entraîneuse en chef court dans tous les sens.
– Jamais on sera prêts pour le douze. Jamais. Mais faites-moi bosser tout ça, nom d’un chien ! Faites-les bosser…
On redouble d’efforts. Et elles redoublent de coups de fouet.
Les spectatrices, un peu plus nombreuses encore que d’habitude, s’amusent comme des petites folles. Encouragent les gardiennes. Leur dénoncent les tire-au-flanc.
– Celui-là, là-bas, qui traîne la patte. Qui fait semblant.
Mes supportrices habituelles sont là. Fidèles au poste. Fidèles à mon sautoir. Et déchaînées.
– Allez, vas-y ! Montre-nous ce que tu sais faire…
– Mais pas trop non plus. Qu’on les voie te caresser les fesses. Parce qu’elles en sont aujourd’hui de vous les chauffer.
– Allez ! À la une, à la deux, à la trois…
Et je m’étale de tout mon long pendant ma course d’élan. Elles applaudissent à tout rompre.
Les gardiennes se ruent sur moi.

– Dix minutes de pause. Profitez-en pour vous désaltérer.
Germie s’approche.
– Ici, il y a pas de micros. On peut parler. Alors que je te dise : Alrich va se barrer.
– Comment ça ?
– Tu l’as vu courir ? Il restera pas Sib, c’est certain. Alors foutu pour foutu, il a décidé de tenter le tout pour le tout. Et de foutre le camp.
– Comme ça ? La fleur au fusil ? Il aura pas fait trois cents mètres qu’on l’aura ramassé.
– Non. Parce qu’il a minutieusement préparé son départ. Et qu’il bénéficie de la complicité d’une cythrienne qui lui est toute dévouée.
– Vu comme ça… Et il part quand ?
– Pendant la dernière journée de compétition. Le dimanche. Il y aura foule. Et une monumentale pagaille. L’occasion ou jamais d’en profiter.
– Il y a quand même des risques.
– Ah, ça, c’est sûr. Mais le jeu en vaut la chandelle. Et j’ai pas de conseils à te donner, mais, à ta place, je partirais avec. Parce que ta situation n’est guère plus florissante que la sienne. Et même…
– Sauf que cette dame n’aura pas forcément envie de s’encombrer de moi.
– J’en ai touché deux mots à Alrich. Ça ne pose pas le moindre problème. Disons que la dame est très gourmande et que la perspective d’avoir deux mâles sous la main ne sera pas pour lui déplaire.
– Dans ces conditions…
– Bon, alors je t’explique vite fait. Parce qu’on n’a pas beaucoup de temps. Et qu’il est hors de question de pouvoir parler de ça dans notre cellule. À cinq heures précises ça se passera. Au moment où la victoire commencera à se dessiner pour l’un ou l’autre des amarillons. Où tout le monde aura les yeux rivés, le cœur battant, sur les différentes épreuves. Où personne ne fera attention à vous. Vous passerez discrètement, l’un après l’autre, lui d’abord, derrière les douches. Le grillage aura été sectionné. Une voiture vous attendra. Vous vous y engouffrerez.
– Et on ira où ?
– Chez elle. Où vous resterez cachés le temps que tout se calme. Qu’on abandonne les recherches. Et le temps qu’elle profite un peu de vous.
– Et ensuite ?
– Elle vous fera passer la frontière.
– À moins qu’elle préfère nous garder définitivement sous le coude.
– Éventualité qui n’est pas à exclure. Mais il n’y a pas d’autre choix que de lui faire confiance. Et ce serait de toute façon moindre mal que ce qui vous attend, l’un comme l’autre, en restant ici. Non ?

Les fouets claquent.
– Bon, allez ! On reprend. Tout le monde en piste.

mercredi 4 juillet 2018

Prisonnier des Cythriennes (11)


Germie veut savoir.
– Tu sors d’où ?
– Je n’en ai pas la moindre idée.
– Tu te fiches de moi ? On t’emmène. Tout le monde se demande où t’es passé. On te ramène six heures après. Et toi tu me viens dire, la bouche en cœur, que tu sais pas où t’étais ? Prends-moi bien pour un imbécile !
Je n’ai pas le temps d’inventer une explication plausible. Qui ménage les susceptibilités. Qui ne porte pas les jalousies des uns et des autres à incandescence. Parce que deux autres gardiennes surgissent.
– Amène-toi ! Allez, grouille !

Ce n’est pas la route qui mène chez Korka. On se dirige plus au sud.
– Vous m’emmenez où ?
– Tu verras bien. Ferme-la !
C’est encore plus cossu que de l’autre côté. Une succession de gigantesques villas enchâssées dans des parcs immenses. On roule. Longtemps. Une grille. Qui s’ouvre devant nous. Les gardiennes m’abandonnent à l’entrée d’une allée.
– C’est là-bas. En face. Vas-y !
Une cythrienne me regarde approcher.
– Comme on se retrouve !
C’est la femme de la douche. Du fouet dans la douche.
– Tu te crois très fort, hein !
– Non, jevous jure. Seulement…
– Seulement une occasion de baiser, ça se laisse pas passer.
Je ne réponds pas. C’est pas la peine. De toute façon…
– Tâche de bien en profiter. Tant qu’il est encore temps.
Elle me saisit brusquement en bas. À pleines mains.
– Parce que, quand tu appartiendras définitivement à Vassilène, – et c’est à elle que tu finiras par appartenir, ça ne fait pas l’ombre d’un doute – elles vont sauter ces jolies petites prunes.
Elle éclate de rire.
– Ben, fais pas cette tête-là ! De toute façon, t’en auras plus besoin. Ici, on baise pas. C’est pas le genre de la maison. Et puis Vassilène veut la paix chez elle. La Sainte paix. Elle y tient absolument. Et le seul moyen de l’avoir, c’est d’obliger les assujettis mâles qu’elle recrute à laisser leurs couilles à l’entrée. Oh, mais ça se passera très bien, tu verras ! D’autant que c’est moi qui m’occuperai de ton cas. Et que j’adore ça faire sauter les bijoux de famille des petits récalcitrants dans ton genre. Ça les calme radicalement. De ton côté, t’y trouveras ton compte, tu verras. Si, si, je t’assure ! Tu te sentiras plus détendu. Plus serein. Apaisé. Heureux. D’ailleurs, tiens, viens ! Je vais te faire faire la connaissance de tes futurs petits camarades. Ils t’expliqueront tout ça beaucoup mieux que moi.

Elle m’installe sur un banc, sous une petite tonnelle.
– Attends là !
J’attends. Un oiseau s’épuise en trilles enchanteresses juste au-dessus de moi. Des senteurs de roses et de seringat se poursuivent et s’entrecroisent dans la douce brise de juin.
Des voix. Des rires. Ils sont quatre. Qui s’approchent. Qui me rejoignent.
Et c’est vrai. C’est vrai. Ils sont coupés. Tous les quatre.
– Salut ! Alors comme ça, c’est toi, le nouveau…
– J’espère bien que non.
Ils hochent la tête, haussent les épaules.
– Te fais pas trop d’illusions… Vassilène obtient toujours ce qu’elle veut.
J’essaie de me rassurer.
– Il y a Korka.
– Qui ne fait absolument pas le poids.
Ils coupent court.
– Tu verras bien n’importe comment…
Et suivent mon regard. Qui saute inlassablement de l’un à l’autre.
– Oui, hein, ça surprend quand on n’a pas l’habitude.
– Ça fait mal ?
– Pendant, non. Elle a le coup, Xarma. Et puis elle t’anesthésie. Mais après, si, un peu, le temps que ça cicatrise. Comme toutes les plaies en fait.
– Vous regrettez pas ?
Ils soupirent.
– Qu’est-ce que tu veux qu’on te dise ? Bien sûr que oui, dans un sens. Mais on nous a pas demandé notre avis. Alors…
– Oh, et puis en même temps, c’est pas si dramatique que ça finalement.
– Pas aussi dramatique que ce que t’imagines avant qu’on te l’ait fait en tout cas. Tu les as plus. Bon, ben voilà ! C’est comme ça. Et il y a pas de quoi en faire toute une histoire.
– Et l’avantage après, c’est que ça te tracasse plus. Parce que, quand tu les as, tu penses plus qu’à ça en fait. Sans arrêt. Ça te bouffe la vie.
Il y en a un– un petit brun tout en muscle – qui finit par protester.
– Ah, non, les gars, non ! Moi, je suis pas d’accord. Il y a des jours, j’en crève de plus les avoir. J’en crève vraiment.
Il soupire. Le silence s’installe. Il y a des appels au loin. Deux assujetties nues remontent l’allée.
– Et votre rôle à vous, ici, c’est quoi alors au juste ?
– Amuser la galerie.
Les autres confirment.
– C’est à peu près ça, oui. Quand Vassilène donne des réceptions, – en général, c’est le mardi soir –, on sert d’attractions. Ses invitées nous examinent sous toutes les coutures. Font toutes sortes de commentaires entre elles. Se moquent ouvertement de nous.
– Comment j’aimerais pas ça, moi !
– Nous non plus, j’te rassure ! D’autant qu’on est obligés de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Parce que ça dure parfois des heures et que, si on manifeste le moindre signe d’agacement, on se prend aussitôt une bonne fouettée. Et elles le savent, ces garces. Alors il y en a qui font tout pour nous pousser à bout.
– Et le reste du temps ? Vous faites quoi ?
– Le reste du temps, on est avec les assujetties filles. On aide aux cuisines. Au ménage. Au service. À tout ce qu’il y a à faire en fait. On n’est ni plus ni moins qu’elles.
– Elles sont nombreuses ?
– Une vingtaine. Sympas, pour la plupart, tu verras. Même s’il y en a deux ou trois, dans le tas… Mais ça, ça peut pas être autrement.

– Alors, ça y est ? On a fait connaissance ?
Elle. Xarma. Qu’on a pas entendue arriver.
– Vous vous entendrez très bien tous les cinq, je suis sûre ! Non ?
Ils font signe que oui. Oh, oui.
– Et toi ? T’es pas de leur avis ?
– Si !
Du bout des lèvres. Qu’est-ce que je peux dire d’autre ?
– Ah, ben tu vois ! Tu commences enfin à faire des progrès.
Elle lève son fouet, me l’abat sur les fesses.
– Pour t’encourager à persister dans la bonne voie.
Et ça tombe. Ça tombe à toute volée.